01 décembre 2009
I
Penché au-dessus des toilettes, le pied appuyé sur la cuvette et les fesses sur le bord de la baignoire, Simon leva le coupe-ongle. Clic clac ploc, les ongles durs et jaunes tombèrent dans l'eau. Le tube de pommade était déjà ouvert, posé à côté de lui. Cette saleté de champignon, qui s'était coincé entre ses orteils, ne voulait toujours pas disparaître. Il rumina un petit peu tout en grimaçant. Au-dessus de sa tête, se découpait dans le mur le carreau de la fenêtre, d'où pleuvait une lumière grisâtre. On y apercevait les immeubles d'en face qui se répétaient à ce qui semblait être l'infini. « Rien de plus aujourd'hui », murmura-t-il pour lui-même. Sur son bureau, attendait la version de latin qu'il devait retravailler. Et pas loin, l'énième lettre de motivation à laquelle il n'arrivait pas à mettre de point final. Il faudrait pourtant finir par la poster. Parce que, comme disait si bien son père : « Nous ne serons pas toujours là. » Il tira la chasse d'eau, mais le tourbillon ne réussit pas à emporter tous les ongles et il les regarda flotter à la surface. Il rabaissa le couvercle sur le siège, referma le tube qu'il remit à sa place, dans l'armoire à pharmacie, détournant au passage son regard afin d'éviter de croiser son reflet.
Le couloir qui menait à sa chambre donnait sur la cuisine ouverte, d'où il entendit résonner les voix des filles. Il passa sans bruit, tenta un sourire gentil, et s'éclipsa rapidement. Pas grave, ce soir ils dineraient certainement ensemble. Il s'assit à son bureau, où il hésita un long moment entre sa version et la lettre de motivation. Il relut finalement son devoir. Puis se sentit très las. Souleva l'écran du portable et se connecta à internet pour checker ses mails et son Facebook, au cas où. Mais rien sinon des pubs. Il zappa alors sur Youtube, où il enchaîna pour finir des vidéos de poursuites de voitures démontrant les prouesses de la police américaine.
« On va en boîte ! » piaillèrent Camomille et Aude quand il mit enfin les pieds à la cuisine. Elles s'enfilaient en coup de vent une salade de pâtes. « Tu viens ? Y aura des filles ! » A cette idée pourtant intéressante, il ne put répondre qu'un : « Non... sais pas, je... peut-être plus tard. » De retour dans sa chambre, un cassoulet sorti du micro-onde à la main, il s'assit de nouveau face à l'écran. Enfournant des bouchées de cassoulet, il mit encore un long moment à se décider entre une partie online ou un épisode de Witched heart. Au moment où il tabassait des hordes d'orcs, le cassoulet était froid. Son index s'échinant sur la touche X, le regard torve, il leur exprimait son indignation : « Je sais bien – ngg – ce que vous cherchez par là ! Prends ça pourriture ! Vous me la ferez pas. Je sais m'y prendre avec vous, j'ai bien compris votre petit jeu, prendre nos terre d'abord, et puis – ngg – et puis, reviens lâche ! Non, vous n'aurez pas nos femmes ! Vous pouvez – ngg – vous trémousser ainsi, vous frottez... vous croyez quoi ? qu'elles se laisseront faire ? Et vos rites, vos rythmes barbares et artificiels... Je sais ce que vous faites, tout ça pour salir la couche des demoiselles, tout ça pour... » Il ne vit pas l'ennemi surgissant par derrière. Il était bon pour recommencer à zéro.
Il veilla tard, la chambre baignée dans la douce lueur bleue de l'écran. Il attendit le retour des filles. Resta un moment à la cuisine pour finir le cassoulet réchauffé. Peut-être allaient-elles arriver et alors... Elles ne vinrent pas. Il regarda un épisode, puis deux. De temps à autre, il mettait pause et notait dans un calepin une des formules utilisées par les héroïnes. Il les répétait très concentré : « Que ce mauvais sorcier se consume sans attendre, pour qu'ensuite se recyclent ses cendres ». Il finit par s'endormir. Les voix des filles en pleine nuit le firent sursauter.
II
Seul Simon leva la main quand le professeur Atanassov proposa qu'un étudiant lise sa version à la classe. Le professeur acquiesça sans dire mot. Fallait-il se féliciter de l'assiduité de l'élève, ou se désespère du manque flagrant d'intérêt des autres ? Il y avait notamment cette fichue bande de rigolos, vers le fond de la salle, arrogants et bavards. Toujours à chuchoter quelque chose. C'était d'abord eux ; puis les chuchotements se généralisaient et la classe entière devenait cette opaque nappe de bavardage. Une fois de plus, il n'avait pas suivi ce que lisait Simon. Il hochait cependant la tête, parce qu'il se devait de se montrer concerné. Cette fois-ci, il était tellement absorbé par le bruit, qu'il ne remarqua pas que Simon s'était tu. Son visage se tordait, ses sourcils se rapprochant, plissant son front de manière sévère. Il se retourna soudainement et, d'une voix étonnamment grave qui n'avait rien à voir avec celle douce et hésitante de ses lectures, il lança : « Je ne comprends pas. Que faites-vous là ? C'est un cours, pas un bar à minuit. Soyez gentils de vous taire ou d'aller voir ailleurs. Et puis mince, j'en ai marre. je ne peux pas croire qu'aucun d'entre vous n'ait fait son travail. J'abandonne, je me tais. »
« Bien, bien. merci pour cette intervention, Simon. Tout à fait d'accord. Bien, alors, reprenons. Qui peut prendre le relais ? » Malgré le silence interloqué, une jeune fille, vers le centre de la classe, finit par lever la main. « Bien », fit encore le professeur, et elle se mit à lire. Surpris, Simon s'était retourné. Il ne l'avait jamais remarquée. Était-elle jolie ? Non, si. Enfin, pas tant que... mais bon, tout de même, ce n'était pas le plus important et surtout...
Plus tard, dans un des couloirs de la fac, se tenant contre un mur, en essayant d'une certaine façon d'avoir l'air un peu cool, Simon tenta un sourire à la jeune fille qui venait de s'asseoir par terre. Il commença à formuler une phrase d'accroche sympathique, et allait certainement oser la dire tout haut, quand le petit groupe des bavards arriva à son tour. Celui qui en semblait le leader s'approcha de lui :
— Hé, mec, ouais, désolé pour tout à l'heure. T'as raison dans un sens. Mais c'est ce prof qui... faut, je sais pas... Il est tellement ennuyeux, non ? Alors des fois, c'est plus fort que nous, on décroche, puis on se dit un truc, puis un autre. Mais t'as raison, ouais, t'as raison.
— Je comprends, lâcha-t-il d'une voix étouffée qui tordit son visage.
Mais il ne comprenait pas. Quel rapport avec l'ennui ? ou l'amusement ? Ils étaient ici pour apprendre. On devait le respect aux enseignants, une question de statut. Se taire, suivre et participer – lorsque c'était requis – était la marche à suivre, le bon sens. Il n'avait pas vu, préoccupé et furieux, que la jeune fille, assise à un mètre de lui, avait à son tour tenté un sourire. Elle fut un peu refroidie par son air contrit, puis en y réfléchissant lui trouva quelque chose d'amusant et elle dit :
— C'est bien ce que tu as dit. Je l'aurais pas fait comme ça. Qu'importe. Tu as raison, et ils le savent, en fait. C'est juste... il faut le leur rappeler de temps en en temps. Et puis c'est pas simple, on est un peu intimidés aussi.
— Ta version était bien, fit-il pour toute réponse.
— Ah, merci.
Il baissa aussitôt les yeux sur ses chaussures. Au moment où il trouva la force de relever la tête, sourire à nouveau, et dire quelque chose de plus, le professeur Shlessinger arriva et ouvrit la salle. Elle, elle fila s'asseoir vers le milieu, où elle allait par habitude. Il resta interdit, puis pris place comme à chaque fois au premier rang.
exergue
« Roi, écoutez-moi. Je vous recquiers de me donner maintenant les armes de chevalier, car je veux gagner nos terres et venger ma mère, Justice, étant en âge et force de concquérir nos droits »
03 décembre 2009
III
Simon descendit du tramway, à l'arrêt en plein centre de Subsuelo, le quartier des artistes et des pauvres, surtout des pauvres. Autour de lui s'élevaient de vieux bâtiments dont les façades, d'une couleur anciennement chaude, l'une derrière l'autre, dessinaient de longs rideaux fades. Il passa devant le Leader Market, qui explosait de jaune et de rouge agressif. Par la vitrine, on voyait de longues queues de clients tardifs et pressés. À l'entrée, le rideau de fer à moitié baissé, et penchée sous celui-ci, une femme suppliant le vigile de la laisser entrer. Simon se dépêcha pour ne pas être arrêté par cette autre bonne femme qui, assise à quelques mètres sur une cagette retournée, tendait la main, l'air implorant. Aussitôt, il fut envahi d'une lourde responsabilité. Il aurait dû faire quelque chose pour elle. Puis il pensa aux réseaux de gitans mafieux, auxquels appartenaient la plupart de ces femmes, et il ne voulait pas encourager ces pratiques, et alors il se sentit très dégoûté et impuissant. L'enchaînement de pas-de-porte et de bars éclairés par des néons vulgaires continua de l'écraser. Il n'avait plus qu'envie de se réfugier dans sa chambre et d'un bon épisode ou deux qui lui feraient oublier.
Mais il passa devant cette étroite ruelle où il avait déjà vu dormir un homme, enroulé dans de vieux cartons. Ce soir là personne ne dormait. Et, en lieu et place, trois voyous qui entouraient un homme seul, avec beaucoup de bruit et des insultes à tout va. Simon enfonça sa tête entre ses épaules et continua vers chez lui. À l'angle de la rue, au pied d'un arbre, encore des planches et des meubles abandonnés. Que se passe-t-il dans ce quartier ? se demandait-il, pourquoi personne ne respecte rien ? pourquoi... Son visage compressé par le malaise général qui l'envahissait, il considéra une chaise couchée contre le bitume. Écaillée, vieille, on avait eu raison de la balancer. Il sentit une fureur étonnante faire tressaillir tout son corps. C'était elle qui murmurait en lui depuis toujours. Discrète. Il ne pourrait la retenir plus longtemps. Ses bras, agités de spasmes, se tendirent vers la chaise, ses mains serrèrent le dossier, il la souleva et tout son être, convulsé et furieux, se précipita vers la ruelle.
À travers le brouillard rouge de sa vision confuse, transperçaient les ombres des hommes. La chaise levée au-dessus de sa tête, il se jeta sur eux. Quand enfin il laissa retomber la chaise à terre, celle-ci atterrit aux côtés des trois voyous recroquevillés. Seule leur victime, le quatrième homme, un peu moins amoché, se relevait en se tenant au mur. Il partit en courant. Simon était penché au-dessus des voyous, son souffle épais lui glaçant la gorge. Titubant, il sortit à son tour de la ruelle.
11 décembre 2009
IV
Il entra dans l'appartement tout excité et déboula dans la cuisine, sûr d'y trouver les filles qui allaient bientôt, c'était certain, l'acclamer pour son courage.
— Salut.
Les filles étaient effectivement là. Aude debout devant la cuisinière. Camomille assise sur les genoux d'un grand blond au visage d'ange qui lui tendit une main franche. Simon tendit la sienne pour la sentir écrasée entre les doigts du jeune premier.
— Tu aurais dû venir avec nous, lui fit Camomille. Tu vois, parfois on fait des rencontres inattendues.
— Tu manges avec nous ? demanda Aude, touillant une large poêlée de légumes.
— Je... merci. Je suis fatigué. Je... dans ma chambre. Mangerais plus tard.
Et il sortit aussitôt.
Dans sa chambre, il faisait les cents pas, résolu à ne pas flancher. Qu'importe ! Peut-être son aventure était-elle vouée à rester un secret. Peut-être inaugurerait-elle une longue série d'actes héroïques qu'il serait tenu de garder pour lui seul, par sécurité. Peut-être pouvait-il agir dans l'ombre. Peut-être, oui, devait-il porter un costume... un masque ? Et bientôt tous ceux qui jusqu'alors avaient défié la justice, le bon sens et la bienséance connaîtrait-il son courroux.
≈
Les jours suivants, cette idée l'obséda. Pas en s'imposant avec évidence, non. Le lendemain, il se sentit bête. Il avait peut-être sauvé quelqu'un, mais il avait attaqué par derrière, avec une arme. Comment aurait agi dans la même situation le blond Tonio ? Il retourna en cours. Il sentit la fureur sourde le tirailler encore. Il la contenait. Il ne pouvait décidément pas se mettre à taper sur tous ceux qui le mécontentaient par leurs actes. Finalement, n'importe qui aurait pu faire de même, n'importe qui aurait sauvé la victime solitaire, non ? Il revenait à l'appartement chaque soir, passant devant la même ruelle, déserte. Certains soirs, il se retrouvait seul, les filles aux quatre cent coups. Ou bien, Aude était dans sa chambre, un filet de lumière jaillissant sous la porte. Ou encore il y avait à la cuisine Camomille et son nouveau copain. Chaque fois, il lui tendait la même poignée franche, accompagnée de ce même sourire sympathique. Simon finit par croire qu'il avait peut-être rêvé l'évènement.
La semaine passa et l'on revint à l'horaire hebdomadaire du cours du professeur Atanassov. Le grand homme aux joues rouges, aux épaules tombantes, était comme toujours là, debout devant le tableau noir et y écrivait déjà plusieurs déclinaisons. Simon s'assit au premier rang, comme chaque semaine. Il commençait déjà à noter la leçon du jour en riant de la facilité du tout quand il y eut du mouvement près de lui.
— Salut, fit une jolie voix.
La jeune fille de la semaine précédente s'assit à une chaise de lui.
— Je me suis demandée ce que ça faisait d'être au premier rang. Aujourd'hui, je fais une expérience.
Elle sortit ses affaires qu'elle étala consciencieusement sur sa moitié de bureau.
— Des fois, j'avoue, continua-t-elle en se penchant vers lui, je suis un peu distraite. Les gens qui parlent, le bruit... C'est bête, je décroche, alors que j'aime bien. Tu comprends, ça me fait comme les maths. Si tu n'entres pas dedans, tu passes à côté, tu ne comprends plus rien et c'est désagréable. Mais quand tu trouves le rythme... non ?
— Oui... tu dois avoir raison.
Il ne voyait pas vraiment de quel rythme elle parlait. On s'intéressait ou pas, non ? Une langue aussi riche... pour peu qu'on s'y penche. Elle ajouta encore :
— Au fait, je m'appelle Olympia.
Et elle ne dit plus rien, car le professeur s'était retourné et elle supposa que Simon n'aurait pas voulu qu'elle continua à bavarder. La salle était en fait assez calme ce jour-ci et, à la vérité, le professeur Atanassov en était quelque peu troublé. Il n'était en effet pas habitué à ce que tant d'yeux lui prêtent attention pour de bon. Seul élément ramenant à la normalité, au fond de la salle, le leader barbu de la petite bande de marrants fit passer un papier à ses copines qui firent de grands sourires. Il fit mine de ne pas voir. Tant qu'ils se taisaient. Simon, tournant le dos au petit manège derrière lui, face au calme apparent, commençait à sentir poindre en lui une sorte de fierté : son sermon avait servi. Et il fut surpris de voir se lever des mains, et quelques étudiants proposer leurs réponses mêmes si maladroites. Tout se déroula ainsi, sans accroc, jusqu'à ce que du fond de la salle un rire retentit.
21 décembre 2009
V
En sortant de la salle, Olympia ralentit le pas pour attendre Simon. Lui fulminait de l'audace de l'autre arrogant. Repensant à ses excuses de la semaine précédente, son petit laïus repentant, celui-ci n'était désormais qu'une moquerie de plus. Tous l'avaient écouté et la leçon semblait avoir été comprise. Le petit groupe goguenard s'éloignait, il concentrait son regard sur eux, arrivant au fond du couloir, tournant à droite pour les escaliers. Ils devaient apprendre. Qu'allait-il faire, lui, face à leur étonnant manque de considération ? Il engagea le pas pour les rattraper. « Salut », lança Olympia avec un petit geste. Il n'entendit pas.
À la sortie du campus, le groupe se sépara, plusieurs filant vers le tramway, mais le leader barbu se dirigea vers les hauts bâtiments de la cité U. Simon le suivit de loin. Il rabattit la capuche de sa veste sur sa tête, pour la discrétion. Voilà que l'autre prenait un escalier à couvert. Personne aux environs. Simon se mit à courir d'abord à petites foulées puis à grandes enjambées, et hop, hop, très vite, il l'avait rattrapé. Il n'avait préparé aucun plan d'action, il savait juste qu'il voulait surprendre le type. Il surgit derrière lui, lui prit par le col et le tira en arrière « Vient là ! » La nuit était presque tombée. Avec la confusion du moment, le jeune homme ne vit pas le visage qui se penchait sur lui pour dire d'une voix caverneuse :
— Ton éducation ? Dis-moi un peu, qu'a-t-on raté avec toi ? Des beaux discours ! Du blabla ! Un manque de reconnaissance ? Ton père est parti ? Grand bien nous fasse ! Pas d'excuse, l'ami. Tu veux qu'on te regarde ? Tiens-toi bien pour commencer.
Toujours sans réfléchir, il le gifla comme pour appuyer son sermon.
— Tu n'est qu'un enfant à qui on doit faire la leçon, non ? Ceci est un avertissement. Que je te prenne une fois de plus à ton sale jeu de grande gueule maladive et ça n'ira pas. Ok ?
— Ok.
Il le redressa violemment et, alors qu'il s'était déjà retourné et commençait à descendre, il ajouta de la même voix sombre :
— Rentre chez toi, pense bien, et n'oublie pas.
Le garçon s'échappa montant quatre à quatre les marches sans regarder derrière lui.
Simon retourna jusqu'au tramway où il rabattit sa capuche, puis s'assit l'air béat à l'arrêt. Autour de lui, les autres étudiants inconscients continuaient leurs activités du jour. Rien en apparence n'avait changé. Leurs mêmes problèmes futiles les tracassaient certainement comme à l'accoutumée. Chacun faisant mine de ne pas voir que le mal grouillait tout autour. Qu'importe, il savait, lui. Il voyait. S'il devait être le seul, qu'il en soit ainsi. Il ne pouvait plus reculer. Il savait que le destin l'avait placé sur une route précise, celle qu'il avait attendu depuis toujours. Droit et fier, il avancerait sur celle-ci. Désormais la ville saurait que dans les plus sombres heures, sans cesse une lumière, l'espoir, brillerait au nom de la Justice.

